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J’ai écrit seul mes Poésies, et j’y travaille encore. J’ai également écrit seul V pour Vie. Aujourd’hui, j’écris ma prose avec l’IA. Ce « avec » mérite cependant d’être précisé. Certaines choses s'y prêtent ; d’autres non. Je ne la méprise pas. La condamner en bloc conduit facilement à juger ceux qui l’utilisent, sans interroger notre propre recours quotidien à une multitude d’outils qui prolongent, facilitent ou remplacent déjà une partie de nos gestes. Je me demande d’ailleurs de moins en moins s’il faut utiliser de tels outils, et les enfants qui grandissent avec ces outils se la poseront probablement encore moins. Et pourtant, j’éprouve dans le même temps un besoin croissant de fabriquer moi-même ce qui suffit à mes humbles besoins. Je ne vois pas là de contradiction : tout dépend de ce que l’on choisit de faire soi-même. Mon rapport à l’intelligence artificielle ne se résume pas à une opposition entre « écriture humaine » et « écriture par IA ». La question qui m’intéresse davantage est celle d’une dissymétrie nouvelle : celle qui pourrait apparaître entre la puissance désormais disponible pour élaborer un texte et la capacité humaine d’attention nécessaire pour le recevoir. Un écrivain travaillant avec de bons outils peut aujourd’hui multiplier des opérations qui étaient auparavant coûteuses en temps et en énergie. Il peut vérifier une cohérence, explorer les implications d’un mot, comparer des variantes, repérer des échos internes, éprouver une structure, reprendre dix fois une phrase, confronter plusieurs solutions avant de choisir celle qui lui semble juste. Cela ne signifie pas nécessairement que la machine accomplit l’œuvre à sa place. Je vois plutôt dans cet usage de l’IA la possibilité d’augmenter la densité intentionnelle d’un texte. Un détail peut être retenu pour plusieurs raisons à la fois. Une phrase peut préparer discrètement quelque chose qui ne prendra tout son sens que cinquante pages plus loin. Une nuance lexicale peut être interrogée jusqu’à ce qu’elle corresponde exactement au mouvement psychologique recherché. La machine peut alors servir moins à produire à ma place qu’à participer au travail d’élaboration. Elle peut intervenir avant, pendant ou après l’écriture d’un passage : faire émerger une possibilité, proposer plusieurs formulations, explorer les conséquences d’une idée, mettre à l’épreuve une intuition, relever une contradiction ou m’aider à comprendre pourquoi une solution me convient mieux qu’une autre. Il m’arrive donc de travailler avec elle à l’élaboration d’une scène, de lui soumettre une version déjà écrite, d’explorer plusieurs formulations avec elle ou de découvrir une possibilité que je n’avais pas envisagée. Je ne crois donc pas qu’il existe une frontière simple à partir de laquelle l’intervention d’une intelligence artificielle ferait disparaître l’auteur. « Écrire avec une IA » peut désigner des pratiques radicalement différentes. Lui demander de produire un texte que l’on se contente ensuite de signer n’a évidemment pas grand-chose à voir avec travailler avec elle à l’élaboration d’une scène, lui soumettre une version déjà écrite, chercher des objections, comparer plusieurs formulations ou explorer une possibilité que l’on n’avait pas envisagée. La question qui m’importe est plutôt celle de la décision créatrice. Qui sait ce que le texte cherche à faire ? Qui reconnaît qu’une proposition, même séduisante, ne convient pas au personnage ou au mouvement du récit ? Qui choisit, transforme, élimine, recommence ? Qui maintient la cohérence de l’ensemble et assume finalement chaque phrase conservée ? C’est là que je situe ma responsabilité d’auteur. L’IA peut proposer, contredire, comparer, analyser ou ouvrir une piste. Elle peut même produire ponctuellement quelque chose que je n’aurais pas trouvé seul. Mais une proposition n’entre véritablement dans mon texte que lorsque j’ai décidé qu’elle devait y être et que je peux répondre de cette décision. Mais la responsabilité du résultat n’épuise pas pour autant ce qui compte dans l’écriture. Je tiens aussi à la valeur du processus lui-même. Chercher une phrase, hésiter, se tromper et comprendre progressivement pourquoi une solution devient la mienne font partie du plaisir — et parfois de la difficulté — d’écrire. Je ne voudrais pas que l’efficacité de l’outil me prive systématiquement de cette expérience. Mais je ne confonds pas pour autant la difficulté de fabrication avec la qualité littéraire : avoir beaucoup souffert pour produire une page ne la rend pas meilleure, pas plus que l’usage d’un outil ne la rend nécessairement moins bonne. Cette puissance nouvelle fait cependant apparaître une difficulté. Le lecteur, lui, dispose toujours essentiellement des mêmes moyens : du temps, de l’attention, de la mémoire, et d’une intelligence humaine qui ne peut être attentive à tout simultanément. Il lit une phrase après l’autre. Il oublie. Certaines correspondances lui échappent. Il ignore qu’un mot qui lui paraît parfaitement naturel a peut-être été préféré à huit autres après une longue réflexion. Et surtout, rien ne lui indique que chaque détail mérite d’être interrogé. Si la puissance d’élaboration d’un texte augmente beaucoup plus vite que la puissance humaine de réception, que devient alors la littérature ? Je ne crois pas que la conséquence doive être de confier la lecture profonde à une machine. Car « lire profondément » recouvre en réalité plusieurs choses. Une intelligence artificielle peut produire une analyse extrêmement fine d’un texte : identifier des motifs récurrents, rapprocher des passages éloignés, relever des symétries, proposer des interprétations, expliquer pourquoi une construction produit tel ou tel effet. Elle peut parfois faire apparaître en quelques secondes des relations qu’un lecteur humain ne remarquerait qu’après plusieurs lectures. Mais l’expérience de lecture n’est pas réductible à l’exhaustivité de l’analyse. Un lecteur peut ne percevoir consciemment qu’une petite partie d’une construction et néanmoins en éprouver l’effet. Il n’a pas besoin d’identifier le mécanisme pour que celui-ci agisse sur lui. Il peut ne jamais se dire qu’un objet aperçu au début d’un récit matérialise progressivement l’existence d’un quartier ; il peut simplement garder, quelques pages plus tard, le sentiment que ce quartier existe avec une étonnante densité. L’écriture a alors fonctionné sans que son mécanisme ait été explicitement identifié. C’est même, pour moi, un point essentiel. Je peux passer très longtemps à réfléchir à une phrase qu’un lecteur parcourra en trois secondes. Cette disproportion n’est pas nécessairement absurde. Mon travail n’est pas de demander au lecteur de refaire le chemin qui a conduit à cette phrase. Mon travail consiste à faire en sorte que ces trois secondes soient justes. Le lecteur n’a pas à connaître les échafaudages. L’IA fait cependant apparaître une tentation nouvelle : celle de construire des textes dont la complexité analytique excède leur nécessité esthétique. Il devient relativement facile de faire en sorte que tout ait plusieurs fonctions, que chaque motif revienne, que chaque détail soit justifié, que chaque ambiguïté soit contrôlée, que chaque élément dialogue avec plusieurs autres. On peut alors fabriquer un texte extraordinairement analysable, dont l’architecture se révélera impressionnante lorsqu’une machine la décrira. Mais un texte très analysable n’est pas nécessairement un texte meilleur à lire. La sophistication peut devenir une propriété de fabrication plutôt qu’une expérience littéraire. Cela vaut aussi pour les descriptions. J’en lis beaucoup en diagonale, parce que j’ai souvent le sentiment qu’elles ne servent qu’à meubler : elles ajoutent de la matière sans ajouter d’expérience. Je ne suis pas hostile à la description en elle-même, mais j’ai besoin qu’elle ait une fonction. Chez certains écrivains, comme Haruki Murakami, elle peut au contraire devenir essentielle parce qu’elle installe une atmosphère, une étrange qualité de présence, quelque chose qui ne pourrait pas être obtenu par une simple information factuelle. Dans ce cas, je ne la ressens plus comme une interruption du récit, mais comme une manière de faire éprouver un monde. Dans mes propres textes, je décris généralement peu. Ce qui m’intéresse avant tout, c’est l’humain : les gestes, les hésitations, les relations, les voix, ce qui se passe entre les personnages ou à l’intérieur d’eux. Je préfère souvent un détail précis à une longue description. Mais ce principe n’est pas absolu. Dans Des voix dans le cloître, la description prend davantage de place parce que le personnage est confronté à des phénomènes qu’il ne parvient pas véritablement à nommer. Il faut alors décrire non pour meubler, mais parce que l’expérience elle-même résiste au langage. La description devient une tentative d’approche : on accumule des perceptions, des impressions, des comparaisons, non pour expliquer complètement ce qui se passe, mais pour faire sentir quelque chose qui demeure en partie indescriptible. Cette exigence de nécessité vaut aussi pour la sophistication que l’IA rend désormais possible. Elle fait apparaître un autre risque pour la littérature : celui d’une nouvelle forme de consommation culturelle, qui consisterait à lire rapidement une œuvre puis à demander à une machine de nous expliquer tout ce que nous n’avons pas vu. On pourrait s’émerveiller après coup : ce détail du deuxième chapitre annonçait donc celui du neuvième ; ce mot possédait quatre implications différentes ; ces trois personnages dessinaient une structure dont je n’avais rien perçu. L’émerveillement risquerait alors de se déplacer de l’œuvre vers son dévoilement. L’analyse deviendrait presque un spectacle en elle-même, comme le sont déjà certaines vidéos consacrées à l’explication d’une fin de film ou à la révélation de détails cachés. Ce serait une transformation réelle de la lecture. Mais elle ne me paraît ni nécessairement souhaitable ni inévitable. Je distingue plutôt trois expériences. Il y a d’abord la lecture vécue : celle dans laquelle on avance dans un livre, on ressent, on anticipe, on s’ennuie parfois, on se trompe, on oublie, on imagine mal un personnage, puis on le redécouvre. Il y a ensuite la relecture humaine. Elle fait apparaître des choses qui étaient invisibles la première fois précisément parce que l’on sait désormais où le texte conduit. Et il peut désormais exister une troisième forme : l’analyse assistée par la machine, capable de mettre en évidence des structures qu’une lecture très attentive aurait elle-même eu du mal à repérer. Cette troisième lecture peut enrichir les deux premières. Elle devient problématique lorsqu’elle prétend les remplacer. Cette tension traverse aussi mon travail. Dans Le Roman et la machine, elle devient une interrogation sur ce qui se perd lorsque la machine ne se contente plus d’accompagner la recherche mais fournit directement la solution. Le résultat peut être satisfaisant ; il manque pourtant quelque chose de l’expérience qui consiste à parvenir soi-même jusqu’à lui. Ce problème a son symétrique du côté du lecteur. La machine peut peut-être lui dire tout ce qu’il y a à voir dans un texte. Mais il perdrait alors une partie de ce qui fait l’expérience même de la lecture : ne pas tout voir, pressentir, mal comprendre, revenir en arrière, être surpris, découvrir après coup qu’une phrase avait travaillé en lui sans qu’il ait été capable de l’analyser. Le problème de l’écrivain pourrait donc se formuler ainsi : « Si la machine peut produire à ma place, pourquoi écrire ? » Et celui du lecteur : « Si la machine peut comprendre à ma place, pourquoi lire ? » Je crois que la réponse est analogue dans les deux cas. Parce que produire un texte ne suffit pas à écrire. Et parce qu’extraire tout ce qu’un texte contient ne suffit pas à lire. L’écriture comporte une expérience de recherche, de choix, de doute et d’appropriation. La lecture comporte une expérience de perception nécessairement partielle, subjective et temporelle. Dans les deux cas, une part de la valeur se trouve précisément dans ce qui n’est pas instantanément résolu. C’est aussi devenu pour moi un critère de travail. Lorsque j’examine très longuement une phrase avec l’aide d’une intelligence artificielle, la bonne question n’est pas : « Le lecteur comprendra-t-il toutes les raisons pour lesquelles cette phrase est là ? » La question devrait être : « Cette phrase fonctionne-t-elle même s’il n’en comprend consciemment qu’une partie ? » Si oui, sa profondeur peut être littéraire. Si elle n’acquiert véritablement son intérêt qu’une fois qu’une analyse, humaine ou machinique, en a révélé toute la sophistication, je préfère m’en méfier. C’est peut-être là que l’intelligence artificielle transforme le plus profondément ma manière d’envisager le métier d’écrivain. Elle ne le transforme pas seulement parce qu’elle permet de vérifier davantage, de comparer davantage, d’interroger davantage ou de construire davantage. Elle lui impose également une discipline nouvelle : savoir quand ne pas utiliser toute la puissance qui devient disponible. L’enjeu n’est donc pas, pour moi, de faire entrer le plus d’intelligence possible dans chaque phrase. Il est de préserver ce qui fait qu’un texte reste une expérience humaine : une construction suffisamment précise pour agir, suffisamment profonde pour résister à la relecture, mais suffisamment libre pour ne pas avoir besoin d’un commentaire technique afin d’exister. L’IA peut m’aider à écrire. Elle peut aussi m’aider à lire. Mais je ne voudrais pas qu’elle écrive à ma place ce que je cherche encore, ni qu’elle lise à ma place ce que j’ai besoin de découvrir. Dans mes fictions Ces interrogations autour de l'écriture, de l'intelligence artificielle et de la relation entre humain et machine traversent plusieurs nouvelles de Les Voix, notamment La Seule qui répond, Le Roman et la machine et L'Ombre dans le texte. Dans cette dernière, un écrivain s'aide d'une intelligence artificielle pour écrire. Mais lorsque celle-ci glisse dans ses textes des détails de sa vie intime qu'il n'a jamais révélés, une question qui l'angoisse l'obsède : qui observe qui ? Les Voix → Découvrir |